Extraits

Ainsi commence un roman familial.

Chaque famille porte en elle des personnages, des lieux et des moments qui méritent d'être racontés. Avec l'accord de leurs auteurs et de leurs familles, nous partageons ici quelques pages extraites de romans familiaux réalisés par Sélène.

Extrait

L'insoumise

« Salomé était l'audacieuse de la famille, l'intrépide à qui rien ne faisait peur. On l'appelait Ktdala, « la tueuse » en judéo-arabe, un surnom à la hauteur de son tempérament. Elle avait ce feu en elle, cette insolence charmante qui la poussait à braver tous les interdits. Même de tenir tête à notre père, chose impensable pour nous autres. Évidemment, c'est aussi elle qui récoltait le plus de corrections.

Lorsque mes parents s'absentaient, ils prenaient soin de fermer la porte à clé et confiaient cette dernière à mon grand-père, avec pour consigne stricte de ne laisser personne sortir. Mais Salomé n'était pas du genre à se laisser enfermer. Avec la ruse d'une héroïne de roman, elle plaçait notre grand-père, très sourd, devant un match de boxe, un sport qui le captivait. Pour s'assurer de son attention, elle allait jusqu'à inventer l'existence d'un boxeur juif, attisant ainsi sa ferveur.

Tandis qu'il était absorbé par le combat, elle se glissait sous sa chaise avec une agilité féline, glissait la main dans sa poche, subtilisait la clé et disparaissait dans la nuit. Une fois son escapade terminée, elle la remettait exactement à sa place, sans qu'il ne se doute de rien.

Salomé était une véritable stratège… et une légende dans notre famille. »

Extrait

Le monde dans un immeuble

« Notre immeuble reflétait à lui seul le cosmopolitisme d'Alexandrie. Un véritable microcosme où cohabitaient en parfaite harmonie des familles venues des quatre coins du monde. Nos voisins étaient Arméniens, Syro-Libanais, Grecs, Italiens, Français, Juifs apatrides, Ashkénazes ayant fui les pogroms d'Europe de l'Est. Certains parlaient le ladino, cette langue espagnole aux accents séfarades.

Ce bâtiment était bien plus qu'un simple lieu de résidence. Il était un carrefour de cultures, un espace d'échanges où se mêlaient traditions, langues et coutumes venues d'horizons divers.

Le gardien de l'immeuble, le Baouab en arabe, veillait jalousement sur ses habitants. Installé avec sa famille sur la terrasse, il occupait plusieurs chambres sommaires mais chaleureuses. C'est là, sous le ciel d'Alexandrie, qu'eut lieu le mariage de sa fille, une fête mémorable où les plats généreux se succédaient sur les longues tables dressées pour l'occasion.

Un couscous plantureux fut servi aux convives, tandis que les hommes, assis en cercle, partageaient le narguilé, le tabac imprégné d'une touche de haschich enveloppant l'atmosphère d'un parfum enivrant. La tradition voulait que la virginité de la jeune mariée soit attestée devant l'assemblée : au petit matin, le mari brandit fièrement le drap taché, scellant ainsi l'honneur de la famille. »

Extrait

Le jour où tout s'est arrêté

« La guerre est déclarée en 1939. J'étais encore un enfant de dix ans.

Le nom d'Hitler revenait sans cesse. On l'entendait partout. Dans les conversations, à la radio, au cinéma. Chaque semaine, nous allions voir les actualités filmées. Les tanks qui avançaient, les villes détruites, les populations qui fuyaient. C'était impressionnant. Et en même temps, c'était loin.

Puis il y eut Mers el-Kébir. Les Anglais avaient tiré sur la flotte française. Les adultes étaient bouleversés. Il y avait de la colère, de l'incompréhension et presque un sentiment de trahison.

Et puis un matin, à l'école, tout a basculé.

Nous étions en rang dans la cour lorsque les maîtres sont venus vers nous, les enfants juifs. Ils étaient bouleversés. Ils avaient presque les larmes aux yeux.

« Mes enfants, à partir de janvier, vous ne reviendrez plus à l'école. »

C'était dit simplement. Mais tout s'arrêtait là.

Nous avons été renvoyés. Simplement parce que nous étions juifs.

Du jour au lendemain, je me suis retrouvé dans la rue. J'avais dix ans. Je ne comprenais pas encore toute la violence de ce qui se mettait en place. Mais je ressentais déjà quelque chose de profond : l'injustice.

Les lois de Vichy envahissaient peu à peu notre quotidien. Les exclusions se multipliaient. Ma mère perdit son emploi. Les droits disparaissaient les uns après les autres. La peur s'installait partout.

Et pourtant, au milieu de tout cela, je ressentais aussi autre chose. Une colère sourde. Une envie de vivre. De ne pas me laisser écraser. »